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L’essor des festivals de montagne, phénomène de mode ou tendance durable ?
29
Mar
2019

Et si l’expression « saison des festivals » perdait petit à petit son sens ? En effet, même si la majorité des grands festivals français se déroulent entre les mois d’avril et d’août, on observe depuis quelques années une tendance à la multiplication de festivals sur la période hivernale. Ces festivals s’installent aux pieds des pistes de ski, au cœur des stations. Rock The Pistes en est l’exemple le plus ancien, lui qui a ouvert la voie de la musique en montagne en 2010 autour d’Avoriaz. Le festival de jazz de Megève et Live in Tignes ont été créés il y a quatre ans, Musilac a créé son pendant montagnard l’an dernier à Chamonix, qui accueille aussi le Unlimited Festival depuis 2017. Valmorel attirera les fans de techno mi-avril avec le premier E-wax Festival. Les raisons du développement si rapide de ce nouveau type de festivals sont multiples et viennent à la fois des organisateurs, toujours en quête de nouveaux défis, et des stations de ski, pour lesquelles tous les moyens sont bons pour donner un nouveau souffle à leur business.

Une nécéssaire adaptation

En 10 ans, les stations de sport d’hiver ont vu leur fréquentation baisser en moyenne de 14%. Les recettes tirées des cours de ski sont elles aussi en forte baisse et les stations cherchent constamment à occuper les semaines creuses des mois de mars et d’avril. Tout cela représente donc un sérieux manque à gagner, pour les stations de ski, que les décideurs ont décidé d’éradiquer. De leur côté, les organisateurs de festivals, dans une constante recherche de démarcation et de publicité dans un milieu devenu ultra concurrentiel, sont prêts à entreprendre de nouvelles prouesses techniques. Et la montagne peut leur offrir tous ses aspects.

« Avec le réchauffement climatique, quelle saison de ski aurons-nous dans 20 ans ? Déjà la neige est rare en décembre et fin avril tout ferme. Il faut sauver ces villages en créant des saisons d’été dynamiques “, fait valoir Martin Engström, fondateur du Verbier Festival aux Échos. Et l’hiver, les vacanciers ne passent plus huit heures sur les pistes mais quatre ou cinq, relève la commission Événement des Portes du Soleil. « L’apprentissage du ski par des classes de neige ayant quasiment disparu, il faut renouveler la clientèle, en offrant un tourisme d’expérience plus que sportif. Une station doit aussi être un lieu de vie à part entière “, observe le directeur de l’Alpe d’Huez, Christophe Monier.

Un désir commun

C’est au départ de ce constat commun que fleurissent depuis quelques années nombre de festivals en montagne. Il y a les précurseurs comme Rock The Pistes, organisé depuis 2010 aux Portes du Soleil, Live in Tignes, ou encore Jazz in Megève qui ravit ses festivaliers dans un décor incroyable depuis 2016. De l’autre côté, on retrouve des éditions dérivées de célèbres festivals d’été comme Musilac Mont-Blanc dont la deuxième édition se tiendra du 26 au 28 avril prochain à Chamonix, Jazz à Vienne, délocalisé pour l’occasion à Val Thorens ou encore Garosnow, cousin de Garorock qui prend ses quartiers du 29 au 31 mars dans différentes stations des Pyrénées. L’événement de l’hiver 2019 reste cependant l’arrivée à l’Alpe d’Huez d’une édition hivernale du plus grand festival électro au monde, le Tomorrowland. La station savoyarde et le géant belge ont ainsi signé un contrat d’exclusivité pour cinq éditions dont la première a rencontré un fort succès entre le 9 et le 16 mars dernier en accueillant près de 30 000 festivaliers.

« Les études montrent que les festivals permettent d’attirer rapidement des jeunes et des étrangers en masse, analyse Nicolas Durochat, le directeur de l’office de tourisme de la vallée de Chamonix, qui organise Musilac Mont-Blanc. Les concerts en altitude, avec les montagnes comme décor, c’est magique. »
En organisant de tels événements dans leurs stations, celles-ci s’assurent effectivement d’attirer un public jeune, très international dans le cas du Tomorrowland, et doté d’un fort pouvoir d’achat. Ainsi, les formats de billetterie permettent à tout le monde de s’y retrouver puisque les festivals proposent bien souvent des packs auxquels s’ajoutent le logement dans un appartement ou un hôtel de la station. Les hébergements et restaurants affichent donc complet et les stations s’assurent un taux de remplissage record en dehors des périodes de vacances scolaires. L’Alpe d’Huez a même été privatisée par les organisateurs de Tomorrowland pour accueillir leurs milliers de festivaliers. De son côté, Rock the Pistes génère à lui seul la vente de 30 000 forfaits et assure des taux d’occupation hôteliers exceptionnels, tandis que les retombées médias sont évaluées à 4,5 millions d’euros.

 

Si les stations tirent un bénéfice certain de ces nouveaux festivals, comment les organisateurs réussissent eux à s’y retrouver financièrement alors que l’organisation de tels événements engendre un surcoût estimé entre 30 à 40 % par rapport à des festivals plus classiques ?

Face au succès des premiers à s’être lancés dans l’aventure, nombreuses sont désormais les stations qui contactent les grandes boîtes de production pour organiser leur festival. C’est ainsi que Morgane Prod, le groupe derrière les Francofolies de La Rochelle ou le Printemps de Bourges assure la logistique et la programmation de Live in Tignes ou de Musilac Mont-Blanc « La montagne est un lieu de prouesse pour nos techniciens et de plaisir pour les artistes, qui profitent aussi de ce moment creux dans leurs tournées pour rester faire du ski avec leurs équipes, témoigne Gérard Pont, le boss de Morgane, auprès du Parisien. Je pense que cela va se développer. Tout le monde en a envie. »
Les grands organisateurs de spectacle profitent donc de ces festivals pour montrer de quoi ils sont capables en termes de logistique et d’organisation. Cela leur permet également de dégager de la trésorerie lors d’une période de l’année autrefois plus calme pour eux, mais surtout dans certains cas pour faire bénéficier d’une vitrine hivernale à leurs grands festivals d’été. C’est par exemple le cas pour Garorock, désormais propriété de Vivendi, de Jazz à Vienne ou encore Musilac.

De son côté, le géant belge Tomorrowland a choisi l’Alpe d’Huez parmi une sélection de douze sites désireux d’accueillir son édition hivernale. Outre les questions logistiques ou les conditions d’accueil, ces festivals bénéficient très largement de subventions accordées par les pouvoirs publics locaux. Le conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes a par exemple décidé d’accorder pas moins de 400 000 € de subventions aux organisateurs belges. Et cette décision n’a pas fait que des heureux parmi les acteurs culturels de la région « Nous n’avons pas compris cette aide, avoue Émilie Bourcier, responsable de la communication des stations des Portes du Soleil et de Rock The Pistes, festival musical précurseur et singulier, puisqu’il est le seul à proposer des concerts gratuits aux skieurs, en pleine journée et en altitude. Mais Tomorrowland ne nous pose pas de problème de concurrence. Nous sommes trop différents. »
« Il y a pour l’instant de la place pour tous, abonde le coprésident de De Concert !, Jean-Paul Roland, par ailleurs directeur des Eurockéennes de Belfort. Un festival comme Tomorrowland attire une population internationale qui ne viendrait pas pour autre chose. Mais les pouvoirs publics doivent être vigilants pour que l’industrialisation des festivals ne fragilise pas notre univers en pleine mutation, où même les plus gros sont fragiles financièrement. »

Des festivals fortement exposés aux risques

Si ses festivals rencontrent un réel succès public et critique, ils n’en restent pas moins exposés à certains risques tant les conditions en montagne sont différentes de celles connues lors d’un festival classique.
Les organisateurs du Tomorrowland Winter ont par exemple dû évacuer 250 festivaliers d’un bar situé sur les hauteurs de la station à cause de vents très violents qui ont obligé les autorités locales à bloquer les remontées mécaniques. Des dameuses ont dû être réquisitionnées pour faire redescendre les festivaliers avant de les évacuer ensuite en navette vers la station.
Le vent a également joué un mauvais tour aux organisateurs de Rock The Pistes qui se sont vus contraints d’annuler un concert de Gaëtan Roussel initialement prévu dans la station de Champéry-Les Crosets. Les conditions météorologiques ne leur permettaient effectivement pas d’assurer la sécurité du public.

 

Bien que plus exposés aux risques météorologiques et logistiques qu’un festival classique, les nouveaux venus des montagnes fleurissent dans les stations françaises depuis quelques années. Et tout le monde semble y trouver son compte : les stations, qui assurent ainsi un renouvellement de leur clientèle, un remplissage exceptionnel même en période creuse et un rayonnement international lorsqu’elles accueillent de gros festivals comme Tomorrowland Winter ou Musilac Mont-Blanc. De leur côté, les boîtes de production de spectacle en tirent un bénéfice certain, qu’il s’agisse de prouver leur puissance et leurs capacités en termes d’organisation et de logistique ou qu’il s’agisse parfois de promotionner une édition d’été en organisant son pendant hivernal lors des périodes sur lesquelles la concurrence est moins féroce et pendant laquelle leur activité est censée baisser.

Étant donné la configuration actuelle des choses et le caractère ultra concurrentiel des festivals estivaux, il semblerait que la tendance à la multiplication des éditions en montagne sur la période hivernale perdure et puisse réellement devenir pérenne dans le temps et s’installer durablement dans le paysage culturel français.

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